Closed

Quelquepart à Londres, Fantomette raconte, et elle raconte bien…

Il est, objectivement, à peine plus grand que moi,
toujours souriant, peau mate, une courte barbe grisonnante impeccablement rasée
et des petites lunettes cerclées bien ajustées sur un nez oriental.
C’est un petit homme bondissant, comme le sont souvent les êtres de petite taille,

On dirait un mulot de dessin animé.

Cela fait bientôt huit ans qu’il prend soin de mes vêtements
qu’il nettoie, presse et plie à merveille.

Ce soir, nous nous parlons plus que d’ordinaire :
sa boutique était fermée mais je n’ai pas fait attention,
je suis entrée.

Nous voici donc propulsés dans un espace temps inaccoutumé,
et nous en profitons :

Linge, pressing, retouches et tickets de caisse n’ont plus la parole
et je pars avec lui dans son Pakistan natal.

Son père ? Il a pris les devants et rit dorénavant dans l’autre monde, au Pakistan-bis.

Mais, insiste t-il, il a eu le temps de venir lui rendre visite deux fois, ici, à Londres,
et admirer son joli magasin de Earls Court.

A ce souvenir, je le vois qui m’oublie quelques secondes, regarde le sol, et un immense
sourire vient gribouiller toute sa petite figure.

Sa maman aussi l’accompagnait dans sa visite. Elle est toujours là, solide. Son âge ? 80 plus – « Eighty plus » me dit-il fièrement. J’adore l’inutilité du chiffre qui suit la dizaine passé 80 ans. J’en fait mon affaire – dorénavant je serai 50 plus.

Musulman bien sûr, et de tristement me souligner que si, si, si, sa religion est « beautiful and peaceful » et que nous devrions tous nous accepter. J’acquiesce tristement à mon tour – il n’a pas à me convaincre, il le sait, mais les barbares qui au nom de son Dieu usurpé, saccagent ces temps-ci les fondations de tout son être, de toute sa culture et de ses racines profondes le forcent à s’expliquer, se différencier, se justifier, et il s’énerve au milieux des couettes toutes propres et bien rangées, et j’ai envie de serrer le petit mulot dans mes bras.

Je l’imagine rentrant chez lui (une heure de trajet matin et soir) dans un intérieur qui respire le Pakistan (il m’a montré les belle étoffes chamarrées, achetées là-bas, et dans lesquelles il s’est fait faire de jolis coussins dans le style oriental un peu trop brillant, comme je l’aime).

Son tapis de prières doit être le plus clean du quartier.
Que demande t-il dans ses moments de recueillement ?

– que ses trois fils finissent l’université ?
– que 80+ tienne jusqu’à 90+ ?
– que son petit pressing soit florissant ?

Quelque soit le nom du Dieu imaginaire vers lequel chacun se tourne névrotiquement depuis des millénaires, avouons humblement que nos pauvres requêtes se résument bien souvent à très peu de choses, ou du moins, à l’essentiel. Alors, si tant est qu’il soit nécessaire, un seul Dieu un tantinet organisé aurait pu suffire à nous régler tout cela ; trois anges, tout au plus, au secrétariat et c’était bon. Que de nuances inutiles dans leur origines, leurs soit disant pouvoirs et leur suprématie. Que de sang versé en leurs noms de chimère.

J’aime cette phrase : ce n’est pas Dieu qui a créé l’Homme c’est l’Homme qui a créé Dieu.

Mais revenons au petit mulot.

Ses vacances ? Deux semaines par an. « Yes two weeks only ». Et toujours il garde le sourire en disant cela.

Qu’en fait il de ses précieuses et uniques deux semaines de vacances ?

Il part, bien sûr, en courant, le sourire aux lèvres, le Coran au cœur, vite retrouver sa 80+ préférée au fin fond du Pakistan.

… j’essaie alors d’imaginer, la gorge serrée, comment peuvent briller les yeux d’une maman pakistanaise de 80+ qui voit arriver son fils, une fois par an…